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Dans ce second volet consacré au jury étudiant du Prix SIA 2026, les enseignantes Sonia Curnier et Swetha Rao Dhananka reviennent sur les deux journées de délibération menées en parallèle du jury professionnel. Elles décrivent la manière dont les étudiantes et les étudiants en architecture, en génie civil et en travail social ont inventé leur propre processus d'évaluation, expérimenté des formes de décision collective et assumé la responsabilité de juger des réalisations professionnelles. Retour sur une expérience pédagogique singulière, qui pourrait inspirer les pratiques institutionnelles.
Les membres du jury étudiant étaient libres de définir leur méthode. Comment se sont-ils emparésde cette liberté ?
Sonia Curnier (SC) : On leur a donné quelques outils au préalable, mais le processus, les étudiantes et les étudiants l'ont vraiment inventé sur le moment. Le travail a commencé en plénière, puis très vite, ils ont senti que ce serait trop lourd de passer en revue tous les projets ainsi. Le jury s’est donc organisé en sous-groupes interdisciplinaires, pour ensuite alterner entre travail en petits groupes, temps de réflexion individuels et retours en plénière. Les « repêchages » ont été un moment clé : des projets initialement écartés revenaient dans le débat parce qu'un autre regard les éclairait différemment. Ils ont adoré ça.
Swetha Rao Dhananka (SRD) : À la fin, quand il restait une vingtaine de projets, ils ont spontanément décidé que chacun et chacune aurait dix points à distribuer, avec un maximum par projet et la possibilité d'attribuer trois points négatifs. En dix minutes, ils avaient conçu un système de décision collective. C'était extrêmement agile.
Ce qui m'a frappée aussi, c'est l'autogestion. Il n'y avait pas de présidence forte. Quelqu'un veillait au temps, quelqu'un synthétisait, une étudiante en travail social disait : « Je veille à l'équité de parole. ». Ils ont même instauré un système pour distribuer la parole en plénière. Le travail social transmet des compétences de facilitation et une éthique du dialogue. Cette culture de la médiation et du respect de la parole a irrigué le processus. Ce dernier était co-construit collectivement en permanence. Si une suggestion ne convenait pas, ils la rediscutaient. Cette ouverture était précieuse.
Comment ont-ils mobilisé les critères du Système Davos de qualité pour la culture du bâti ?
SC : Les critères ont plutôt servi de toile de fond que de grille stricte. Avec 183 projets reçus quelques jours auparavant seulement, il était impossible de tout passer au crible des huit critères de manière systématique. Par contre, les critères ont été mobilisés par moments pour argumenter, pour replacer un projet dans un cadre plus large. Mais les étudiantes et étudiants ont aussi compris qu'un projet digne d’un prix ne coche pas nécessairement toutes les cases.
SRD : Ils ont très vite dépassé la simple lecture architecturale ou technique. Les projets sont devenus des objets sociétaux. Les étudiantes et étudiants en architecture défendaient parfois des arguments sociaux, et inversement. Cette « gymnastique cérébrale » était magnifique. On les a vus changer d'avis à 180 degrés en intégrant les arguments des autres. Ce regard croisé a profondément transformé le débat.
Attribuer un prix à des projets réalisés par des professionnels expérimentés suppose une prise de position forte. Comment les membres du jury ont-ils vécu cette responsabilité ?
SC : Lors d'un débriefing organisé à la fin de ces deux jours de jugement, plusieurs ont dit avoir ressenti au départ une forme de syndrome de l'imposteur. Mais ce sentiment s'est très vite dissipé dès qu'ils sont entrés dans le débat. La qualité des discussions, la densité des arguments, l'écoute mutuelle ont créé une forme d'assurance collective. Les jugements se sont aussi naturellement portés sur les projets, sans tenir compte de qui en étaient les autrices et auteurs.
SRD : En revanche, ils ont pris la responsabilité très au sérieux. Ils ont compris qu'attribuer un prix, ce n'est pas seulement désigner un lauréat, mais envoyer un message sur les enjeux sociétaux actuels. Et c'est là qu'est née l'envie d'aller plus loin : juger uniquement sur plans et photos leur paraissait insuffisant. Ils ont décidé de s'organiser en groupes pour visiter une sélection de projets en vue d’établir leur shortlist. Ils voulaient rendre justice aux réalisations, comprendre leur usage, leur contexte, leur réception. Cette démarche prolongeait le sens de leur responsabilité.
SC : Cette responsabilité a aussi pris une forme plus intérieure. À un moment, un étudiant a parlé du jury comme une « école du deuil ». Il faut accepter que son projet coup de cœur ne passe pas. On peut le défendre, argumenter, tenter de convaincre, mais si le collectif ne suit pas, il faut savoir y renoncer. Ce passage est décisif : on comprend que la responsabilité ne consiste pas à imposer son jugement, mais à contribuer à une prise de décision collectivement partagée. C'est un apprentissage exigeant.
Que retenez-vous de cette expérimentation ?
SRD : Sur le plan pédagogique, j'ai sincèrement l'impression que cette expérience va les accompagner durablement. On les a vus argumenter, accepter l'autre point de vue, modifier leur position. Cela va influencer leur posture professionnelle future et leur capacité à collaborer de manière interdisciplinaire.
SC : Ce jury pose aussi une question institutionnelle. Dans les jurys professionnels, la pression du temps, la hiérarchie, les réputations pèsent. Ici, chaque voix avait la même valeur. Il y avait aussi de la spontanéité, parfois des mots simples — « c'est chou », « c'est pas dingue » — mais derrière, une argumentation solide suivait. Cette expérience pourrait nous encourager à penser les jurys comme des espaces de médiation plutôt que comme des dispositifs de décision fortement codifiés. Réfléchir non seulement à ce que l'on décide, mais aussi à la manière dont on y parvient et au climat de débat que l’on souhaite instaurer.
Composition du jury étudiant et de l’équipe pédagogique
Le jury étudiant est composé de seize membres inscrits dans les formations suivantes : quatre Bachelor en Architecture à la Haute école d’ingénierie et d’architecture de Fribourg (HEIA-FR) ; un Bachelor en Génie civil (HEIA-FR) ; six Joint Master of Architecture (trois à la HEIA-FR et trois à la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève, HEPIA) ; cinq Master en Travail social à la Haute école de travail social de Fribourg (HETS-FR).
Samuel Berchier (Bachelor en architecture, HEIA-FR) | Ludovic Blanc (Joint master of Architecture, Fribourg) | Claire Caron (Joint master of Architecture, Genève) | Lucie Carron (Bachelor en architecture, HEIA-FR) | Vânia Carvalho (Master HES-SO en travail social) | Marion Chase (Master HES-SO en travail social) | Marcelo Dos Anjos Tavares (Joint master of Architecture, Fribourg) | Amélie Heeb (Master HES-SO en travail social) | Emile Henchoz (Joint master of Architecture, Genève) | Marie Leuba (Master HES-SO en travail social) | Cosette Meyer (Master HES-SO en travail social) | Naomi Pellandini (Bachelor en génie civil, HEIA-FR) | Mathias Rouiller (Joint master of Architecture, Fribourg) | Bilal Sebei (Bachelor en architecture, HEIA-FR) | Aurore Soury-Lavergne (Joint master of Architecture, Genève) | Enzo Tchong (Bachelor en architecture, HEIA-FR).
Accompagnatrices et équipe pédagogique du cours à option « Prix SIA 2026 » : Sonia Curnier, professeure associée à la HEIA-FR ; Swetha Rao Dhananka, professeure ordinaire à la HETS-FR.