News

Pour la première fois, des étudiant·es sont invité·es à décerner un prix dans le cadre du Prix SIA. Ces jeunes en formation, dont la plupart n’ont jamais participé à la planification ou à la réalisation d’un projet de construction, auront l’exigeante tâche de distinguer des réalisations méritant une reconnaissance. Cette démarche inédite et exploratoire, au résultat ouvert, apportera très certainement de nombreux enseignements — y compris un regard critique sur la place croissante que prennent aujourd’hui les prix dans la culture du bâti.
Comment les étudiant·es perçoivent-ils les projets réalisés aujourd’hui? Quels aspects, thèmes ou processus attirent leur attention? Quels critères privilégient-ils/elles? Et surtout: comment argumenteront-ils/elles leurs positions, entre eux/elles et face au jury professionnel ?
La SIA y voit une occasion rare d’accéder directement à la manière de penser d’une génération qui sera bientôt active dans la planification ou l’activation des espaces bâtis — et dont une partie rejoindra peut-être l’association. Les étudiant·es apportent un regard curieux, parfois candide mais souvent non formaté, donc précieux.
Par cette initiative, la SIA espère aussi rendre ses objectifs et ses préoccupations plus lisibles auprès des étudiant·es. Son image, souvent associée aux normes et règlements, doit s’élargir: la SIA est également une actrice culturelle, engagée pour une culture du bâti de qualité. Le Prix SIA contribue pleinement à cet effort en valorisant les réalisations exemplaires de ses membres et en renforçant l’image de la profession auprès des étudiant·es et du grand public.
Premiers apprentissages du jugement
Le cours à option, proposé conjointement par les filières d’architecture et de génie civil de la HEIA Fribourg et par la HETS Fribourg, se déploie en six séances préparatoires: quatre premières consacrées à des inputs théoriques pour préparer les étudiant·es en architecture, travail social et ingénierie au jugement croisé architectural (conception) et social (usages), puis deux autres dédiées à l’auto-organisation de leur journées de jury. Porté conjointement par Sonia Curnier de la HEIA-FR et Swetha Rao Dhananka de l’HETS-FR, il mobilise des intervenant·es externes aux profils variés — travail social, architecture, paysage, ingénierie, SIA, Espazium. L’ensemble vise à outiller les étudiant·es pour élaborer collectivement leurs critères, leurs méthodes et leur posture de jugement.
Dès les premiers échanges, une évidence s’impose: il n’existe pas de neutralité disciplinaire. Chacun·e arrive avec des réflexes professionnels qui orientent sa lecture d’un projet: les ingénieur·es lisent des structures, les architectes des spatialités, les travailleur·euses sociales des usages, des inégalités ou des vulnérabilités. Ce constat, banal en apparence, devient le premier apprentissage du cours: juger n’est jamais un geste abstrait, mais un positionnement situé. Les séances consacrées aux logiques des prix montrent alors que distinguer un projet revient moins à «appliquer» une grille qu’à expliciter ses propres valeurs. Dit autrement: juger, c’est s’exposer.
Observer les projets dans leur réalité
Sélectionnée en toute indépendance par les organisatrices du cours, la visite des Plaines-du-Loup — guidée par Camille Del Boca, autrice d’un master en travail social consacré au quartier lausannois — constitue l’un des premiers basculements du module. Confronté·es à la matérialité du lieu, les étudiant·es observent ce que les documents ne montrent pas: les usages réels, les ambiances, les improvisations, les écarts entre intentions et vécus. Beaucoup découvrent qu’évaluer un projet exige d’aller au-delà du dessin: il faut regarder ce que le projet devient une fois livré à la ville.
L’intervention de Marie-Claire Rey-Baeriswyl, ancienne professeure à la HETS, approfondit ce déplacement. Elle ramène la discussion vers les vies, les liens, les vulnérabilités — tout ce que l’aménagement affecte, parfois à bas bruit. Sa question, simple et radicale, s’impose: que fait ce projet aux gens? Le jugement doit intégrer ces effets: ses zones d’ombre comme ses promesses tenues ou déçues.
La légitimité du jugement en débat
L’exposé de l’architecte-urbaniste Gabriela Marcovecchio élargit encore le cadre. Elle rappelle que certains concours associent déjà des expert·es d’usage ou des voix citoyennes. Le jury n’est jamais un instrument strictement professionnel: c’est un lieu de démocratie, un dispositif politique où se décident des visions de la ville. Dans un groupe interdisciplinaire, ce rappel agit comme un miroir: chacun·e réalise que sa légitimité repose autant sur sa formation que sur sa capacité à argumenter, écouter, se décentrer.
Les critères de Davos comme cadre commun
Les huit critères de la Déclaration de Davos, présentés par Claudia Schwalfenberg (SIA), constituent la grille définie par la SIA. Leur force tient à leur ouverture: ils organisent la discussion sans la verrouiller.
En les manipulant, les étudiant·es découvrent que ces critères sont autant d’espaces de négociation. A titre d’exemple, l’esprit du lieu peut renvoyer à une ambiance, à une robustesse constructive ou à une appropriation sociale, selon la personne qui parle. Ce glissement constant révèle une évidence trop souvent évacuée : la subjectivité n’est pas un obstacle, mais la matière première du jugement.
Les membres du jury du Prix SIA 2024, Nathalie Mongé et Cristina Zanini Barzaghi, invitées à revenir sur leur expérience en dialogue avec les étudiant·es, le rappellent d’ailleurs: les critères sont des garde-fous, pas une doctrine. La liberté d’interprétation qu’ils permettent doit être saisie comme une chance, une manière de trouver du sens commun par le dialogue/le partage collectif et interdisciplinaire.
La subjectivité comme ressource
Au terme du module, une leçon domine : juger ne s’apprend pas comme une procédure, mais comme une expérience de la pluralité. Chacun·e arrive avec ses a priori, ses attachements, ses références — et doit apprendre à les exposer pour qu’ils deviennent discutables.
La subjectivité n’est pas un biais à contenir, mais un matériau à travailler : ce qui permet la nuance et donne de l’épaisseur à la notion même de qualité.
En apprenant à articuler leurs subjectivités, les étudiant·es ne se préparent pas seulement à juger des projets : ils s’exercent à faire société.
La suite — élaboration de leur grille, organisation du jury et délibérations de février — reste à être définie par le groupe d’étudiant·es. Elle sera explorée dans un second article.
Les projets peuvent être soumis pour le Prix SIA 2026 jusqu'au 23 janvier 2026. Participez dès maintenant !